Restitution #1 | l’avis de l’agent Parc : Manon des Causse du Quercy

Je rejoins la salle des fêtes de Cénevières où se tiendra la soirée de restitution de la
commune de Saint-Martin-Labouval, pour prêter main forte à l’équipe de Super rural.
N’ayant ni participé à la résidence du début d’année, ni assisté aux échanges qui en ont
découlé, je suis intriguée par l’évènement qui se profile…
Les musiciens sont déjà là, le camion regorge de matériel sons et lumières, d’instruments
et de victuailles. Peu après, Emilie et Solenne nous rejoignent pour compléter l’équipe. Les
voitures sont elles aussi pleines à craquer : déco, duvets, bouquins, affiches, …
Dans la salle, Françoise et Mireille, élues saint-martivaliennes très impliquées, sont
briefées sur le fonctionnement de la salle et les aspects logistiques. Après une tournée
de salutations et un tour d’horizon des lieux, nous déchargeons. Les musiciens s’attèlent
au déballage pendant qu’Emilie réfléchit à la disposition des éléments dans l’espace. Le
moment, aux accents espiègles, révèle les complicités. Une fois la scénographie bien
pensée, nous entamons l’accrochage des panneaux. Les îlots de synthèses se dessinent,
pour chacune des communes du projet. Dehors, il fait nuit noire. Il est tard. Rassurées sur
le travail restant à accomplir pour finaliser la préparation de la salle, nous nous quittons
après nous être concertées sur l’ordre des prises de parole pour introduire la soirée.
Samedi, je rejoins l’équipe à la salle des fêtes sous un ciel couvert… l’atmosphère est
humide, la bruine s’installe. A l’intérieur, l’ambiance est bien différente ! La pièce, hier
toute en nuances de gris, irradie ! Les murs sont tapissés d’affiches orange FLUO, il y a du
« peps » dans l’atmosphère ! Pour petits et grands enfants, le coin salon aux motifs
seventies nous propulse dans un décor anachronique. La bibliothèque, et ses ouvrages
soigneusement choisis, donne le la. La scène s’est parée de rameaux feuillagés, les
répètes de se succèdent, les musiciens éprouvent leur talent pour mettre en musique les
goguettes des stars du soir.
La soirée approchant, l’inquiétude est palpable : les publics attendus (habitants, élus,
curieux, …) se déplaceront-il malgré la fraîcheur et le crachin ? L’après-midi a été dense.
Chacun prend un temps de repos, puis se prépare, revêt ses habits de soirée.
Premières arrivées. Les membres de l’association en charge de la buvette prennent leurs
marques derrière le comptoir. Le food-truck, aux couleurs du dress code (orange,
inespéré !) s’installe. La pluie cesse, le ciel se dégage légèrement. Je potasse mon mot
d’introduction, quand un balai indiscontinu de voitures dissipe les craintes : le monde
afflue. Et voilà que le ciel est bleu, le soleil est de la partie, Emilie se métamorphose : la
soirée est lancée !
Après avoir distillé des éléments de contexte, puis les mots reconnaissants de monsieur
le maire de Saint-Martin-Labouval, Mireille et Françoise partagent le désarroi qu’elles ont
vécu au début de la démarche : « On s’est demandé, mais dans quelle galère on s’est
foutues… ? », avant de partager tout leur intérêt pour le projet.
Super rural entre en scène. Complices, Emilie et Julien se répondent dans un jeu de rôles
aussi improvisé que maîtrisé. La distribution est fluide et rythmée. A défaut de dérouler la
pelote d’un sujet aussi complexe que tentaculaire qu’est l’habitabilité, le duo nous donne
les clefs de lecture des synthèses présentées et de compréhension des analyses
réalisées. L’assemblée est disciplinée, l’écoute est attentive, le regard captif. Le sujet
suscite l’intérêt et éveille la curiosité. Alors, place à la déambulation pour découvrir une
exposition didactique. Si la matière est riche et dense, la diversité des supports, des
niveaux de lecture, des références permet de s’adresser à des publics multiples : de
l’esprit averti au profane, de l’habitant au passant, de l’élu au technicien, … Enfin, chacun
est invité à s’exprimer, sur des supports dédiés.
Puis, Emilie se lance dans une lecture, un récit local, sensible, pour capter l’attention et
réunir les participants autour de nous… Une moitié d’entre eux joue le jeu. L’objectif :
recueillir les ressentis, les interrogations, récolter les réflexions que cela inspire et ouvrir
le débat. Mais oser s’exprimer en public n’est pas donné à tous. Les quelques prises de
paroles sont timides… Julien drape le moment d’humour et de jeu pour faciliter les
réactions. L’échange prend une tournure informelle, les langues se délient, la discussion
s’installe. Plusieurs personnes livrent leur perception.
La notion de « robustesse » s’invite sous l’impulsion de Julien, suivi d’Emilie. La
robustesse d’un territoire ne tient-elle pas aux valeurs, également mais pas uniquement
morales, qui y sont partagées par les habitants ? Plus tôt, la dichotomie mise en lumière
entre Causse et Vallée m’avait interpellée. Je m’interroge. Et si on tentait, un jour, de
spatialiser ces perceptions… pour voir ? Le moment se conclut justement sur une
affirmation franche et partagée : « Moi, j’aimerais me sentir vivant, enraciné et relié », dit
un participant. « Eh bien c’est exactement ça, vous venez de définir l’habitabilité ! On vous
embauche ! », répond Émilie.
Place aux goguettes ! Tout le monde s’installe. Le bal s’ouvre avec brio. L’assemblée se
laisse porter. Et stupéfaction. Un air langoureux se répand : le cabécou, pépite du Quercy,
dégouline sur la mélodie d’Only you des Platters… Les moustaches frisent. La salle se
délecte. Les visages sont hilares. Les interprétations savoureuses se succèdent :
mélancoliques, épiques, humoristiques, romantiques, … Sous les plumes, parfois
affûtées, chaque interprète révèle sa relation singulière à ce territoire. Qu’il soit aimé,
idéalisé, fantasmé, nuancé, regretté… les paroles témoignent d’un attachement très fort.
Les prestations sont généreuses et émouvantes.
Les goguettes se terminent, les yeux en redemandent. Un interprète vient me voir, contrit,
et se désole d’avoir trébuché sur un couplet. Je le rencontre pour la première fois à cet
instant. Son investissement personnel est particulièrement touchant… Je le rassure. Les
paroles de ses chansons étaient très belles. Le travail d’écriture et de composition
musicale réalisé par chacun semble refléter l’importance accordée à cette mise à nu
d’une relation intime au territoire. La soirée se tarit doucement, la pression retombe, le
sommeil prend le pas sur la finalisation du rangement.
Le lendemain matin : débriefing autour d’un petit dej’ aussi complet et généreux que la
soirée et les moments partagés. Mon sentiment… Sensible, interactif, participatif : un
combo fructueux ! Une réflexion collective vivante et conviviale. Le format hybride
proposé, atypique, et la complémentarité des outils de médiation, fonctionnent très bien.
C’est une expérience humaine et professionnelle enthousiasmante, où approches
intellectuelle et culturelle s’entre-mêlent dans un subtil équilibre (théâtre, philosophie,
musique, sociologie, bande-dessinée, écologie, littérature… le tout teinté d’humour),
permettant à chacun de s’emparer d’un sujet complexe et de trouver son espace
d’expression.
Et maintenant ? Comment se saisir de cette matière pour agir ?

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